Affres

    Elle avait disparu de sa propre vie. Pour tout dire, elle n’était plus présente au travail et elle ne sortait plus depuis quelques semaines. Elle préférait maintenant rester dans son petit appartement à deux pièces toute la journée et toute la nuit dans l’obscurité; dans le noir sans même voir un seul petit instant la lumière du jour déborder de ses rideaux. C’était affreux. Non pas par ce qu’elle s’isolait, mais par ce qu’elle était effrayée. Effrayée d’elle-même.

     Elle n’avait pas cherché à se nourir depuis que son frigo s’était vidé, c’est-à-dire depuis trois jours. A part aller au toilet, elle n’avait pas pris la peine de se doucher. Calia restait la plupart du temps recroquevillée sur elle, les yeux écarquillés en transpirant du visage et de son corps entier. Ses cheveux d’un blond naturellement sublime étaient devenus gras, épais, sale et presque gris de poussière. Son corps qui était en bonne santé, souffrait aujourd’hui de coups et de tâches noires, et elle maigrissait de plus en plus.

     Pourtant, Calia allait bien il y a trois semaines. Tout allait bien. Sa maman était venue lui rendre visite pendant trois jours sur Paris. Elles étaient allées faire les magasins ensembles sur les plus belles rues de la ville, elle lui avait présenté son copain qui partageait sa vie depuis deux ans. Ils s’étaient tous rendus dans plusieurs bistrots pour boire quelques verres. Sa mère était tombée amoureuse de la Capitale comme elle ne pensait jamais l’être. Elle avait promis à sa fille qu’elle reviendrait la voir le mois suivant.  Mike, son copain anglais, était par la suite retourné en Angleterre quand il su pour l’hospitalisation de sa grand-mère. Il disait partir pour une semaine, mais cela faisait maintenant trois semaines qu’il n’était toujours pas rentré.

     Le téléphone de Calia n’a cessé de sonner durant les deux premières semaines, mais elle ne s’était jamais déplacée pour le prendre au salon. Jamais. Elle ne voulait parler à personne. Ni à son patron, ni à ses copines, pas même à Mike et pas même à sa mère. Calia discutait parfois, mais seule. Elle rigolait aussi, puis subitement après, elle se mettait à crier, puis à pleurer. Les voisins étaient venus sonner s’inquiétant de plus en plus de son état, mais jamais elle ne s’était levée pour leur ouvrir. Elle avait peur d’affronter leurs yeux, des yeux qui pourraient l’accuser.

     Tout s’était passé vite, et rien n’était de sa faute, mais ça, Calia ne voulait pas le comprendre. Elle pensait être un monstre, une horreur que les gens rejetteraient, dont on aurait subitement peur. Elle s’imaginait des choses incroyables et s’affolait au moindre bruit pensant que quelqu’un s’était introduit chez elle pour la tuer, ou bien que la police viendrait la chercher. Trois semaines que son horrible crime lui faisait horreur. Trois semaines et cela ne cessait pas une seconde. Il fallait qu’elle en finisse, pensait-elle parfois. C’était sans doute le seul moyen de ne plus souffrir, pensait-elle vraiment.

     Et tout est vite arrivée. Elle ne s’était pas rendu compte de son geste. Elle s’était levée, elle l’avait attaché, elle était montée, puis elle l’avait fait basculé. Après quelques regrets et quelques larmes qui tombaient au sol, on n’entendit plus un mot. Calia avait toujours eu peur du silence profond, mais aujourd’hui, elle le trouvait beau.

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