L’homme

     Il ne fallait pas qu’il la rattrape. Il fallait qu’elle aille trouver de l’aide, au plus vite, qu’elle soit en sécurité, quelque part où la police était joignable, quelque part où la population existait, quelque part où elle ne serait plus toute seule.

     Alors elle court, jusqu’à atteindre cette ferme. Elle court à ne plus avoir de souffle, elle manque vraiment d’haleine, mais elle n’a pas le temps de s’arrêter, il la rattraperait.

     Elle arrive enfin à la ferme, toute affaiblie. Elle essaye de trouver une entrée, une personne, mais pour l’instant, il n’y avait aucun signe de vie. Le sang sur ses mains commençait à sécher lorsqu’elle courut à contre-sens avec le vent, à la recherche d’existence dans ce logis. Mais personne n’était là. Il n’y avait pas d’autres solutions que de continuer à courir, à échapper à l’homme derrière, à courir, courir, ne penser qu’à courir, ne surtout pas s’arrêter. Courir, courir, courir.

     Mais courir jusqu’où ? Devant elle, il n’y avait plus rien mis à part cette route sombre entourée de champs et de forêts, elle ne savait pas exactement où elle se situait, et surtout, elle ne savait pas où elle s’en allait. Elle ne pensait à rien, le vide s’était fait dans son esprit laissant place à des mots morbides comme la mort, la peur, la détresse. Des images lui passaient d’elle-même retrouvée couverte de sang près d’un lac ou d’une clairière. Elle voyait apparaître le tueur par une ombre qu’elle n’avait encore jamais vu. Il aimait jouer avec elle, il aimait la rendre folle… il adorait ça. Il adorait la laisser vivante au milieu d’une dizaine de corps, pour lui laisser le temps de s’échapper, le temps de courir, de crier, de pleurer, de vouloir mourir. Oui, il aimait la torturer, et elle le savait. Elle savait qu’il avait gagné à ce jeu, par ce qu’en ce moment même l’envie immédiate de lui échapper en disparaissant de soi-même lui vint à l’esprit.

     Elle devenait toute rouge, et, était incapable de se voir reproduire les mêmes gestes. Si elle ne s’arrêtait pas maintenant, son cœur allait le faire à sa place, elle le sentait. Il fallait qu’elle trouve une nouvelle direction, une cachette ou une autre maison habitée. Toujours plus loin, toujours devant soi, ne surtout pas regarder derrière, se calmer, essayer de reprendre du souffle, ne pas disjoncter, essayer d’être stable. Et puis là ! Quelqu’un ! Une personne, juste devant elle ! Un homme, un petit homme, brun, tranquille, à vélo qui la voit arriver. Elle sourit d’espoir, il pourra peut-être l’aider. D’un coup, cet homme lui apparaissait comme un ange, comme une protection. Plus que quelques mètres avant de l’atteindre, elle se ressentait vivante, presque en sécurité comme si l’homme derrière elle n’était plus à sa poursuite, comme si tout ça n’était qu’une illusion. L’adrénaline lui montait, puis la fatigue. Son bras levé vers l’homme se baissait petit à petit… Puis elle s’évanouit.

     Comme dans un drôle de rêve, elle ouvre brusquement ses yeux. Sa tête s’était appuyée contre des cailloux. Il faisait noir, mais quelques lampadaires illuminaient assez le chemin. Elle regarde ses jambes et vit qu’une de ses chaussures lui manquait, et que la semelle de l’autre s’était arrachée. Du sang frais coulait de son bras où se virent des égratignures. Ses mains étaient aussi rouges, beaucoup plus qu’au départ. Cette fois-ci, ses ongles avaient pris cette couleur. Que s’était-il passé ? Elle regarde autour d’elle, affolée à l’idée que le meurtrier s’était rapproché d’elle. Où était-elle ? Toujours au même endroit que lorsqu’elle avait aperçu le petit homme ? C’était bien le même endroit, mais le petit homme ne s’y trouvait plus. Un petit frisson lui parcourut, puis l’angoisse revint. Elle commençait aussi à avoir froid. Très froid, et son mal de tête ne cessait pas. Le vélo du petit homme se tenait à sa gauche. Ne voyant pas d’autre solution, elle se jeta dessus. Et c’est là qu’elle vit le corps du petit homme dans le fossé. La bouche ouverte, les yeux écarquillés. Du sang plein le ventre, le petit homme était dénudé, et il dégouttait. Elle cria brusquement de terreur. Elle ne savait plus où regardait et elle avait peur de se retourner. Peut-être était-il derrière ? Elle restait quelques minutes là, sans un mot, sans un moindre bruit, pétrifiée par le corps de l’homme. Il était plus horrible que celui de sa tante. Comment son meurtrier a-t-il pu ? Comment, A quel moment ? Que s’était-il passé ? Pourquoi ne se souvenait-elle de rien ? Pourquoi était-elle encore en vie ? Qui lui en voulait autant pour lui faire subir un gros cauchemar psychologique, au point de vouloir la rendre complètement folle, complètement morte de trouille ? Elle ne pouvait pas rester ici une seconde de plus, elle savait qu’il était toujours là, en train de la regarder, de voir ce qu’elle faisait. Il examinait tous ces faits et gestes, pour sans doute vouloir taper plus fort.

     Elle pédale avec le peu d’énergie qui lui reste  et dans des yeux aveuglés par le noir. Elle ne sait pas quelle route elle a pris, elle ne sait pas où aller, elle ne sait non plus pas si quelque part, on l’attendait. Elle pédale juste, pour amuser son bourreau, elle ne peut pas faire autrement que de fuir ce dangereux. Puis, l’idée lui vint de retourner chez elle. Sa maman et la police devaient être sur les lieux depuis un petit moment. Ils seraient déjà à sa recherche. Là-bas, elle avait une chance. Mais, retourner chez elle signifiait faire le chemin arrière, et peut-être que c’est cela que voulait l’assassin, peut-être que depuis le début, il essayait de la faire fuir, pour qu’elle revienne sur ses pas, pour qu’il puisse terminer ce qu’il voulait, comme il le souhaitait. C’était de la grande manipulation, et sans doute une idée stupide, mais on était sûr de rien. Alors ? Devrait-elle rebrousser chemin, ou pédaler jusqu’à trouver une ville, dans cette profonde obscurité ?

     Sa réponse, elle l’avait trouvé. Elle devait retourner sur les lieux. C’était sa seule chance de survivre, il fallait tenter. Plonger dans cette nuit n’allait l’emmener nulle part. Avec le vélo, elle avait dû prendre de l’avance sur lui. Et puis, de toute manière, elle avait une chance de l’esquiver. Ce qui était évident, c’est qu’il était à pied. Alors, c’est partit. On change de direction, on revient sur nos pas, et on fonce dans la gueule du loup.

     Bizarrement, il n’y avait aucune trace de son prédateur. Mais cela ne l’empêchait pas de foncer comme une folle. Sa respiration se coupait chaque minute, elle ne pouvait retenir ses larmes, et ses paroles qui allaient dans tous les sens. Ce noir qu’elle aimait tant auparavant, elle le voyait maintenant cacher un homme, un homme qui lui voulait du mal. Finalement, pourquoi vouloir survivre ? Ce qui se passe l’a hantera toute sa vie. Elle sait qu’elle ne pourra plus jamais dormir sans lumière, qu’elle ne pourra plus rester seule un instant, qu’elle y songera chaque minute, que sa vie était foutue. Alors pourquoi s’obstine-t-elle à vouloir échapper à la mort, si sa vie future y ressemblait ? Autant tout de suite se donner, et en finir. Pourquoi espérer y fuir ? Au fond, elle savait qu’il la rattraperait. C’était son jeu, sa partie, ses règles, ses stratagèmes, pas les siennes.

     La route était à nouveau éclairée par les lampadaires. Elle était souvent traversée par les quelques lapins sauvages de la forêt qui la bordait. Ils fouinaient la terre, mangeaient les herbes, et jouaient auprès des fleurs. Une biche avait peur de trop s’approcher de la route, alors elle regardait au loin les lapins. Elle les observait, et voulu se joindre à eux, comme tous les soirs. Mais cette biche était trop peureuse de la moindre trace de l’homme sur cette route. Puis, elle se décida à y aller. Elle mit une de ses jambes hors de la forêt, prête à dépasser cette peur. Elle était déjà fière, et brusquement, une ombre apparut vite, et les lapins pris peur, s’envolèrent dans la forêt, près de la biche, qui s’en voulait d’avoir affronté le danger.

     La rosée matinale était tombée, le soleil s’était levé, mais le brouillard persistait. Elle était allongée au milieu de l’herbe, tranquille, elle dormait. Son visage révélait tout de suite quel genre de nuit elle avait passé. Elle se réveille petit à petit, ayant les yeux posés sur le vélo qui se tenait devant elle, à terre, aussi. On pouvait apercevoir une maison blanche en bois, juste après. C’était sa maison. Elle était arrivée chez elle, au matin, vivante. Elle avait même eu le temps de faire un somme. L’homme n’était apparemment pas dans les parages. Elle pouvait enfin être en lieu sur et n’attendit plus une seule seconde avant d’entrer chez elle. Son visage n’exprimait aucune émotion, mais elle était excitée à l’idée de pouvoir recevoir de l’aide, d’en finir avec tout cela. Elle avait l’impression de toucher au but, d’avoir gagné le jeu de l’homme, que celui-ci l’avait abandonné.

     Personne ne l’attendait. Le silence était profond. La détresse ne se fit pas attendre, elle s’écroula au sol, pleurant en silence. Pendant dix minutes, elle ne bougea pas. C’était la fin, il n’y avait rien d’autre à faire. Sa mère n’était pas là. C’était la fin. Elle se relève tout doucement et inspecte la maison. Les pièces semblaient propres, tout était rangé à sa place. Elle s’avança vers sa chambre à l’étage qui était comme elle l’avait laissé. Le lit défait, les livres empilés sur son bureau, et ses écouteurs sur la chaise. Tout semblait normal, sa mère était sûrement partie à sa recherche, prévenir la police. Mais où était sa sœur ? Malie ? Sa mère l’aurait emmené avec elle dés le matin ? Pourquoi pas, cela se tenait facilement, elle n’allait pas laisser sa petite fille seule à la maison. Elle allait tout de même vérifier sa chambre. Avant d’y entrer, elle entendait la berceuse de Malie encore active. La musique qui passait était faite pour laisser sa petite sœur dormir tranquille. Donc, il y avait une certaine chance que Malie soit encore là. En ouvrant la porte, elle aperçoit bel et bien Malie dans son lit. Elle avait l’air de dormir paisiblement, comme toutes les nuits passées dedans. On aurait dit qu’elle allait se réveiller dans la minute qui suivait, toute fatiguée, mais contente de voir sa sœur, et pourtant, une plaie rouge s’accompagnait à sa douce nuit.

     Elle ne trouvait pas les mots justes pour décrire ses sentiments. C’était la chose la plus horrible qu’elle venait de vivre sous ces vingt-quatre heures, la mort de sa petite sœur. Elle semblait encore rêver, tout ça n’est qu’un rêve, impossible, Malie n’était pas morte, non, non ! Pourquoi sa sœur ? Pourquoi cette enfant de seulement trois ans, qui venait à peine de découvrir la vie dans ses couches et dans ses cries, une enfant qui avait tout un avenir devant elle, mais qui venait de l’avoir perdu, par un être qui l’avait choisit. Il avait réussi, elle ne voulait plus lutter. Elle se rendait. Elle descend dans sa cuisine, attrape un couteau, puis s’installe paisiblement sur son canapé, ferme les yeux, respire un grand coup, et tient le couteau comme il fallait, de sorte à ce que celui-ci ne la raterait pas.  Un… Deux… Trois… Quatre… Cinq… Six… Sept… Huit… Neuf… Di… La porte s’ouvre.

– Emy …?

C’est la voix de sa mère.

– Emy, tu es rentrée ?

     Elle ne veut pas bouger, et attend que sa mère arrive. Lorsque celle-ci était enfin à la porter de sa fille, elle ne disait un mot, et regardait stupéfaite l’état d’Emy.

– Qu’est-ce qui s’est passé Emy ? Qu’est-ce que tu as fait ?

     Emy pleure tout en s’excusant auprès de sa mère, car elle ne comprenait plus ce qui se passait et qui était derrière tout ça.

– Malia est toujours dans sa chambre ? Demanda sa mère, inquiète.

     Mais Emy ne rétorque pas, et son visage se faisait de plus en plus sombre. Sa mère lui demanda de répondre, mais elle n’en fit rien. Elle se contentait simplement de la regarder, puis, elle se lève. Sa mère recule petit à petit, de peur qu’Emy ne commette l’irréparable, mais elle savait déjà qu’à cette distance, et sans défense, il était trop tard. Elle repensa à toutes les fois où, les médecins disaient que, Emy ne devait pas quitter l’hôpital, que son problème n’était pas réglé, et que tôt ou tard, elle disjonctera sans en avoir l’impression. Ils avaient raison, et il était trop tard. Emy allait la tuer, là, de suite. Il ne lui restait plus qu’à courir. Lorsqu’elle se retourna pour fuir, elle se prit la porte et, Emy se jeta sur elle.

*** *** ***

     Elle se réveille encore avec un mal de tête, les mains remplies de sangs frais, rouges, et cela sentait fort le fer. Elle ne voyait pas très bien, et essaye de se relever doucement. Que s’était-il encore passé ? Que faisait-elle allonger sur la table de la cuisine, et pourquoi les murs étaient-ils remplis de tache de sang ? Elle se rappelle l’entrée de sa mère dans la maison, ses pleurs, ses excuses … Et un trou noir. Apeurée de plusieurs images, elle court jusque dans le salon et vit le désastre : sa mère allongée, avec des dizaines de coups de couteau reçues, et le sang coulait comme l’eau coule dans un fleuve. Emy hurle de douleur et de peur. Elle était effrayée de ce que cela voulait dire : l’homme était entré, et l’avait tué. Mais pourquoi se souvenait-elle jamais de rien ? Peut-être qu’il l’assommait ? Toutes ces idées l’angoissaient, et elle ne se voyait aucune chance de survivre, d’y échapper, à part courir. Elle quitte la maison, pieds nus, et se met à courir. Loin, sans connaître sa direction. Tout ce qu’elle voulait, c’était trouver de l’aide. Trouver quelqu’un qui pourrait la sauver de ce cauchemar, l’aider à aller mieux, à surpasser toute cette histoire, sa tante, le petit homme, Malia, sa maman… Et l’assassin. Quelqu’un qui pourrait surtout attraper cet homme, avant que celui-ci ne vienne la trouver.

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